En 1815, l’aventure impériale touche à sa fin. L’hiver a été rude, il neige
de nouveau le vendredi 3 mars. Vers cinq heures du soir le soleil vient de se
coucher quand la petite armée de l’évadé de l’île d’Elbe (550 hommes de la
garde, dont 50 lanciers à cheval, 200 chasseurs corses, 200 fantassins
français, 100 chevau-légers polonais, auxquels s’ajoutent les mulets
réquisitionnés à Saint Vallier.) déboule du col des Lèques et se regroupe à
Taulanne, avant d’aborder, par le tronçon de voie romaine encore visible
aujourd’hui une nouvelle montée, et d’amorcer la descente sur la vallée de
Blieux. La neige blanchit la nuit mais efface au sol les repères, et la route
se réduit vite à un sentier muletier, où de nouveau la colonne s’étire en file
indienne. Il est tous les hivers, coupé au-dessus des clues de Taulanne par un
dangereux éboulis dans lequel on a encore récemment retrouvé un napoléon en or.
Un mulet chargé du trésor destiné à financer l’expédition aurait-il roulé dans
le ravin ? Cela s’est déjà produit dans les gorges de la Siagne et se
reproduira demain sur le chemin de Digne.
Dans la famille Manent qui a tenu pendant des générations la ferme de
l’Abreuvage là-haut à flanc de montagne, au dessus de l’entrée de la vallée de
l’Asse on se souvient que l’arrière arrière grand-mère racontait qu’elle avait
vu passer Napoléon, sur son cheval blanc Ainsi s’est transmise jusqu’à nous la
vision étrange et vive qu’a eu dans la soirée hivernale du vendredi 3 mars 1815
cette jeune paysanne, sortie avec sa famille d’une ferme isolée, attirée par la
rumeur des pas d’hommes et de bêtes et peut-être la lueur des torches.
L’empereur sur son cheval blanc, et le long défilé de cavaliers, de fantassins
et de mulets, semblable à la légendaire procession des rois mages. N’est-il pas
d’ailleurs attesté que, durant toute cette équipée, Napoléon avait pour monture
un cheval blanc nommé Tauris ?
Vers neuf heures, à Barrême, dans la maison du juge Tartanson qu’a
réquisitionnée Cambronne parti en fourrier, Napoléon se restaure enfin. Au
repas maigre du vendredi préparé pour la famille, on ajoute un derrière de
chevreau rôti à l’auberge. Le lendemain, en selle dès 7 heures du matin, il
passe le col de Corobin, pique-nique d’une omelette à La Clappe en buvant la
piquette de Chabrières, bavarde avec un curé dont un officier a réquisitionné
le cheval, et parvient en début d’après-midi à Digne, où il déjeune à l’hôtel
du Petit Paris, tenu par le sieur Beausset. Il dormira à Malijai. Cambronne a
convaincu son logeur de Barrême, François Régis Fabry, ex-directeur des postes
d’Illyrie, de se joindre à l’aventure qui prendra fin à Waterloo le 18 juillet.
Un jeune officier de Digne partira aussi pour cette dangereuse escapade. Ce
sont les premières recrues. Personne jusqu’à Barrême ne s’est joint à la
troupe, pas un vieux soldat, pas un jeune enthousiaste, et le fils Tartanson,
interpellé par l’empereur, « Vous viendrez avec nous, n’est-ce pas ?
» s’est récusé.